S’ils n’ont pas l’euro ni même la livre sterling, s’ils ont oublié la petite bulle des degrés et plein d’autres caractères forts pratiques, les américains doivent être mélomanes puisque le dièse figure en bonne place sur leurs claviers amputés. Mais je m’égare.
J’ai enfin cherché les clefs de l’appartement que je paye depuis le 1er octobre!
Je voulais comparer la réalité avec mes souvenirs grandioses. Ca n’est pas la Sixtine, mais le couloir était voûté, donnait sur un immense living aux murs blancs, avec de grandes baies vitrées. Un style un peu élisabéthain (ou tout autre chouette mot anglais qui pourrait mieux faire l’affaire). Et une large cheminée, indispensable pour agrémenter les nuits d’hiver d’un crépitement réjouissant.
De l’autre coté, la salle à manger prenait ses aises, séparée de la cuisine par un mur inachevé. D’innombrables portes qui donnaient sur des réduits sans fond, j’avais déjà prévu de folles parties de cache-cache qui pourraient durer des après midi entières. Puis deux chambres d’une taille toute a fait satisfaisante, une salle d’eau et je dois encore oublier quelques dépendances. Ayant l’interdiction formelle d’avoir des animaux, seule l’adoption aurait pu me permettre d’utiliser cet espace d’une manière rationnelle (sans parler de l’optimisation fiscale que cela constitue).
Mais lorsque je l’avais visité, il était en rénovation : des sacs de ciment et des pots de peinture dans tous les sens, du plâtre sur le parquet, les murs étaient nus, pas les ouvriers (zeugma ou pas ?). Sans compter ce que le fantasme avait pu rajouter de charme et de pieds carres à l’appartement (pas aux ouvriers)…
J’arrive donc à ma porte, peinant à réprimer le sourire béat qui s’est imprimé sur mon visage alors que j’étais encore dans le métro. Apres avoir bataillé une vingtaine de minute avec les nombreuses et exotique serrures de mon domicile, je pousse la porte, salue poliment le monsieur dans l’entrée et me dirige a grands pas vers…
Mais ? Que fait donc ce monsieur chez moi ? Est-il de la race des squatters sans respect pour la propriété privée, sans considération pour la richesse des autres ? Je frémis un instant, mais reprend aussitôt mon légendaire self contrôle : il n’a pas l’air d’un hippie. Tout en lui, de sa salopette bleue à sa peau cuivrée et à sa moustache ibérique m’indique qu’il s’agit d’un ouvrier du bâtiment. J’ai déjà une femme de ménage surprise, peut être disposerai-je à l’avenir d’un factotum pour mes basses œuvres ? Je lui tends cordialement la main qu’il enserre dans l’étau de ses gros doigts couverts de plâtre, marmonnant un nom qui m’est familier. Celui de mon propriétaire, Juan Da Silva.
Je me présente à mon tour et m’apprête à lui demander ce qu’il fait chez moi, cela dépasse certainement les règles de bienséances nord américaines. Il semble surpris d’apprendre que son appartement est loué, il ne faisait que passer, chercher des câbles électriques pour un appartement qu’il refait à l’étage. Qu’il s’occupera du mien ensuite. Un rapide tour du proprietaire (l’autre) me confirme que rien ne s’est passé depuis ma première visite. Le sol est toujours jonché d’outils divers, les murs saignés de câbles électriques, le parquet couvert de bâches et l’électroménager trône au beau milieu de la salle à manger.

Juan me rassure, l’appartement sera prêt dans une semaine tout au plus. En dépit de la taille du logement, je me demande s’il pourra y faire rentrer toute la diaspora hispanique de la ville, il n’en faudra pas moins pour respecter de délai. Ah ! L’optimisme méditerranéen !
En mon fort intérieur, l’allemand froid et rationnel calcule qu’il sera à la porte de son hébergement temporaire exactement une semaine après le délai fantaisiste indiqué, sans possibilité de négocier. Que, n’ayant pas encore eu le temps de se constituer une foule d’amis, il aurait volontiers déménagé ses petites affaires en plus d’une nuit. Et que, s’il fait encore bien plus de vingt degrés, l’hiver arrive très soudainement ici.
Par chance, mes meubles européens sont bloques à la douane new-yorkaise pour une durée indéterminée et sans l’invocation d’un quelconque motif. Je ne subis donc pas en plus l’intimidation quotidienne de musculeux et irascibles déménageurs presses d’expédier la livraison de mon barda. Veinard que je suis…
A ce jour j’en rigole, mais je n’arrive pas toujours à museler ce fichu allemand qui me souffle des choses désagréables. Que mon on rêve américain va bientôt se transformer en cauchemar climatisé…