Au Maghreb, parler de la météo est insultant envers son interlocuteur, tellement cela traduit un manque de conversation. Dans le Midwest, le climat se rappelle sans cesse a vous, se fait si changeant qu’il entretient les conversations, ouvre les journaux télévisés en cette période électorale, occupe les esprits. Il a même ses chaînes dédiées.
Avec un bonnet colle sur ma tête à chacune de mes brèves sorties, une masse de cheveux avait commencé à m’obstruer la vue au cours des dernières semaines. Je m’emmitoufle du mieux que je peux, maugréant contre cette paire de gant que j’ai égarée. Sans ma maman pour y coudre un fil de laine à passer dans les manches, j’en consomme deux paires par mois. Seul progrès notable, je perds désormais la paire, ce qui évite la frustration que procure la contemplation d’un gant dépareillé, désormais inutile, triste.
Il fait zéro degrés Fahrenheit (soit moins vingt dans votre système métrique), la température ressentie est de 30 degrés en dessous de zéro. C’est un concept de météorologie arctique, le wind chill, qui trouve son application ici. Bref, un jour magnifique, le ciel est d’un bleu soutenu et je sifflerai un air joyeux si je savais. Arrivé au salon, ma coiffeuse a l’air paniquée : le conduit d’arrivée d’eau a gelé, chômage technique. Et puis, qu’est ce que vous faites dehors par ce temps ?
Pas abattu pour autant, je promène ma mèche d’un pas léger en direction du supermarché mexicain, on ne va pas se laisser mourir de faim pour si peu. Quand je finis mes courses, le soleil s’est couché, les rues ont été désertées et l’air glacial mord cruellement à travers mon denim. Chargé de sachets plastiques, je n’arrive pas à glisser mes mains dans les poches de mon anorak. J’oublie mon envie de siffler. Rapidement, le souffle se fait court, les distances et l’effort sont démultipliés par le froid. Mes doigts crispés sur les poignées des sacs s’engourdissent, j’avance de plus en plus péniblement. Une brûlure a l’extrémité des doigts, comme si une flamme léchait ma peau, je n’en puis plus. Je dépose mes courses sur le trottoir et glisse mes mains endolories sous mes aisselles. J’ai du parcourir cinq cent mètres a peine.
Je prends mon courage et mes sacs à deux mains et, rassuré de voir que cette situation extrême ne m’empêche pas de faire de chouette zeugmas, je poursuis ma route. Apres deux cent mètres cette fois, les brûlures redoublent et je pose a nouveau mes sacs avant que ceux-ci ne tombent d’eux-mêmes. Le nez et le menton ont durci mais ce sont mes doigts que j’essaye de réchauffer. Mais je ne peux rester ainsi arrêté, c’est tout mon corps qui est transi.
Concentré sur la promesse de mon appartement au climat tropical, je reprends mon pénible trajet. Le vent soulève des amas blancs de glace et de neige qui éclairent la nuit, mon corps tout entier est irradié de douleur. Je fais une nouvelle halte, essaie de ranimer mes doigts déjà durs, j’ai peur qu’ils ne gèlent. Dans ma tête se bousculent Frison Roche, Bob Morane et les autres explorateurs himalayens qui ont laissé quelques orteils à la montagne, quand ce n’est pas un membre. Suçant avidement l’extrémité de mon index dans l’espoir fou de pouvoir a nouveau le plier, je me dis que dans ce combat a mort entre l’homme et la nature, je ne capitulerai pas, que j’atteindrais le camps de base. Je ne veux pas perdre mes doigts (ni mon nez même s’il est souvent plus décoratif qu’utile). Le vent redouble, et ma volonté.
La chaleur rassurante de la souffrance déchire mes chairs, pris de vertiges j’ai envie de m’asseoir sur le bord de la route, m’étendre sur l’asphalte. Je me refuse à pleurer, même à chaudes larmes. D’abord parce que je suis un homme pétri de concepts machistes idiots, ensuite parce que des éclats de glace dans mes yeux n’amélioreraient pas sensiblement ma situation.
Chaque pas me coûtant plus que le précédent, après un nombre infini de pauses toujours plus rapprochées, c’est avec l’énergie de la désespérance que j’arrive a ma porte. Je m’y reprends à plusieurs fois pour glisser ma main dans la poche de mon jean, et, au prix de douleurs insensées, je parviens à en extirper mes clefs. Et je les regarde, gisant sur le sol gelé, inutiles. Je n’arrive pas à m’en saisir et à les glisser dans la serrure. Je pense au conte d’Andersen, comment la petite fille a-t-elle pu craquer ses allumettes ? Je me livre à une nouvelle séance d’aisselles ponctuée de petits bonds pour ramener la vie dans mon corps, a moins que je ne sois pris de spasmes. Miracle, je parviens à faire jouer le pêne et entre dans la touffeur.
L’eau chaude coule sur mes mains, pas uniquement à cause de l’odeur d’aisselles qui les imprègne. La brûlure est plus intense encore, je titube vers mon lit ou je m’effondre pris de convulsions. Une fatigue insoutenable m’envahit, je maudis mes innombrables terminaisons nerveuses, et bascule dans un gouffre noir.
Le lendemain matin, je parviens a taper sur le clavier de mon ordinateur pour un de ses diagnostics éclairés comme on en trouve sur Internet. Mes doigts ont viré au jaune et je suis heureux : Marrons, ils seraient tombés sous deux jours. Je vais pouvoir les garder !
Et je me promets d’apprendre le piano ou la chirurgie pour profiter pleinement des ces adorés petits boudins de chair rose.
NB : J’ai trouve des méthodes de pianos, mais pas de chirurgie. Si vous pouvez m’en conseiller une (niveau débutant), je ne saurais assez vous remercier.
vendredi 1 février 2008
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3 commentaires:
Pas mal ta fiction, on y croirait presque. Heureusement, chacun sait qu'il eût fallu être exposé beaucoup plus longtemps au froid pour craindre réellement de se voir amputé de l'une ou l'autre de tes extrémités.
Mais si ce récit avait été authentique, il aurait fait froid dans le dos (sic)...
Et tu n'as même pas tenté un petit coup d'urine ! Encore une bonne occasion malheureusement raté de pisser sur une porte
Si seulement la theorie et la pratique s'accordaient...
http://www.cnam-briancon.terre.defense.gouv.fr/Votre_espace/Stagiaires/Dossier_accueil_des_unites_stagiaires/diaporamas/pathologies_froid.pps#358,1,Slide 1
Je suis persuade d'avoir eu des phlyctenes, meme si j'ignore ce qui se cache derriere un mot aussi chouette
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